La musique de Zelda en sept anecdotes

Cet article est une version augmentée du thread publié entre le 03/05/2020 et le 21/06/2020 consultable sur Twitter.

Aimée par beaucoup, la musique de Zelda a bercé beaucoup d’enfances et de vie à travers ses mélodies. Mais si elle est autant appréciée, c’est également parce qu’elle recèle de nombreux secrets qu’il n’est pas toujours facile de percer. De la forme de la musique (sur partition ou spectrogramme) aux messages cachés, en passant par des références plus obscures à des musiciens réels ou des histoires aux circonvolutions encore plus complexes, voici une compilation de quelques unes de mes découvertes favorites glanées ici et là…

1. La Berceuse de Zelda et la Triforce

triforce_28ocarina_of_time29Commençons par quelque chose de plutôt simple et connu : saviez-vous que le thème emblématique de la Princesse Zelda, intitulé « Berceuse » à partir de Ocarina of Time, cachait en fait une Triforce ? En effet, cet épisode est le premier de la série à permettre au joueur de pratiquer d’un instrument note à note, en les saisissant une à une sur les boutons de la manette de la Nintendo 64. À son arrivée, ce nouveau gameplay amène alors une question pour les développeurs, laquelle a par la suite attisé la curiosité des chercheurs. Comment faire mémoriser à un joueur potentiellement non-musicien des « combos » mélodiques dont il se servira souvent dans le jeu ? D’après Sarah Teetsel, c’est toute une pédagogie qui a été créée lors de l’élaboration du jeu, au-delà de la simple existence de l’instrument, pour faciliter l’apprentissage. De son étude, un point ressort : la forme des mélodies employées, et en particulier celle de la Berceuse de Zelda, liée au rôle de la famille royale dans le scénario et donc porteuse d’une lourde symbolique, tant dans l’épisode que dans la série.

 

Tout d’abord, cette mélodie est constituée de deux triangles visuels formés par les notes. Mais au-delà de leur position sur la « partition simplifiée » du jeu, le mouvement qu’il faut reproduire sur la manette crée, évidemment, une forme identique dans l’espace. Et ce n’est pas tout : si l’on écrit le morceau de façon traditionnelle, on retrouve le même symbole, et surtout le même mouvement sur la partition alors obtenue. D’autant que, les six notes de départ n’en étant en fait que trois reproduites, le la final va vers le si et crée donc une boucle parfaite entre les deux répétitions. Petit bonus pour les plus attentifs : la Triforce de la Sagesse correspond au triangle situé en bas à gauche de l’objet, qui est donc ici la première note du cycle (les suivantes étant donc celles de la Force, puis du Courage). Rien d’étonnant puisqu’il s’agit de dépeindre Zelda.

zelda_lullaby_sheet

On constate au passage que la mélodie jouée à l’ocarina a été simplifiée par rapport sa version originale (héritée de A Link to the Past), que l’on peut entendre lors des apparitions de la princesse. Mais ce mouvement reste néanmoins très caractéristique, et va d’ailleurs être repris tel quel lorsqu’il s’agit, sept ans après leur première rencontre, de dévoiler à demi-note l’identité de la jeune femme dans le thème de Sheik, au réveil de Link. On peut notamment l’entendre à la fin de la première phrase, lors de la reprise du thème (vers 00:18), légèrement différente de la première occurrence :

Dans le thème de Sheik, on peut également constater que les fameuses trois premières notes de la Berceuse de Zelda sont mélangées, reprises telles quelles (transposées), mais aussi glissées sous forme de symétrie, comme un miroir horizontal d’un fragment de la partition. Si les hauteurs sont alors différentes, bien sûr, le clin d’œil visuel est bien là et n’est peut-être bien pas dû au hasard. Des années plus tard, on retrouvera le phénomène du reflet poussé à son paroxysme dans le Chant de la Déesse de Skyward Sword : le miroir est alors vertical et pas horizontal comme ici. La berceuse de Zelda est jouée à l’envers, du début à la fin, créant un tout nouveau thème.

sheik pattern

Mais revenons à notre Berceuse en forme de Triforce : pourquoi ce choix ? L’interprétation est simple : Zelda est une descendante de la famille Royale d’Hyrule, elle possède la Triforce de la Sagesse, et il est en fin de compte normal qu’elle soit représentée par cet élément fondamental. Pour compléter, sa mélodie sert à ouvrir certaines portes, comme celle du chef des Gorons ou l’entrée du Domaine Zora, lesquelles sont toujours associées à un symbole de Triforce et à la Famille Royale, avec laquelle les différents peuples d’Hyrule ont noué des alliances. L’assimilation entre la forme de la mélodie, sa symbolique dans le scénario et les indices données par certains éléments du décor du jeu forment donc un tout supposé cimenter la mémoire du joueur et lui permettre de retenir plus facilement ces éléments. Le musical vient donc renforcer le visuel, le textuel, et le symbolique.

zeldadomaine

 

2. Du morse dans Breath of the Wild

Ô combien complexe, la musique de Breath of the Wild cache des références à tous les étages, mais l’une des plus inhabituelle est sans doute le message caché dans la musique des Bêtes Divines. Ici, nous allons parler du morse (non, pas l’animal). Le code Morse international est un moyen de transmettre des messages via des impulsions (signes, lumières… ou sons), qui a été inventé au XIXè siècle. Pour fonctionner, celui-ci est basé sur des durées longues ou courtes dont l’enchaînement dans un ordre précis forme des lettres, des mots, et jusqu’à des phrases entières qu’il faut donc décoder pour  en comprendre le sens. Utilisé initialement pour le télégraphe et les transmissions radio, le morse est aujourd’hui le symbole des naufrages, des westerns et des films d’espionnage… Il est toujours bon de savoir appeler à l’aide, alors voici, au cas-ou, le code pour les lettres « SOS » (attention au clignottement) :

Si vous avez terminé Breath of the Wild en récupérant les pouvoirs des tous les prodiges, vous avez forcément entendu ce signal au moins quatre fois : il est glissé dans la musique des quatre bêtes divines. La plus simple est Vah Ruta, puisque c’est la première chose qu’on perçoit au début du donjon. Mais le même élément revient dans le thème de Vah Rudania puis Vah Naboris, où le code est repris plusieurs fois d’affilée à différentes hauteurs. Détonnant, à moitié masqué par les autres instruments, ces répétitions forment presque un canon d’appel à l’aide. Dans le thème de Vah Medoh, enfin, il faut attendre environ une quinzaine de secondes avant que le signal se déclenche et commence à se répondre, toujours à différentes hauteurs. Si vous avez du mal à entendre ce tintement électronique et la phrase qu’il nous souffle, celle-ci est bien visible lorsqu’on passe le morceau au spectrogramme :

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Trois valeurs courtes, trois valeurs longues, puis de nouveau trois valeurs courtes : il s’agit bien d’un « SOS ». Quant au « Pourquoi ? » : les explications sont nombreuses et plausibles : mode automatique des Bêtes qui appellent à l’aide, dernier message des Prodiges agonisants… Il fallait le remarquer, mais ce signal de l’angoisse sans doute glissé là par Yasuaki Iwata, compositeur de tous ces thèmes, nous a accompagné tout au long des donjons, en « bip » de fond.

3. Le lien musical entre Link et Lavio [Attention Spoiler]

laviophotPlus qu’un secret, il s’agit ici plutôt d’une petite blague de la part de l’arrangeur (et compositeur des mélodies qui ne sont pas empruntées à A Link to the Past) de A Link Between World, Ryô Nagamatsu, connu pour son sens de l’humour musical. Pour la comprendre, il faut s’intéresser au personnage de Lavio, alors j’espère que vous vous souvenez bien de ce personnage déguisé en lapin mauve. Particulièrement irritant, puisqu’il squatte la maison de notre héros sans y faire grand chose, celui-ci lui refourgue cependant tous les objets indispensables au bon déroulement de son aventure… à des prix jugés exorbitants.

Cette ouverture des objets, qui ne sont plus rattachés à un donjon en particulier et peuvent s’obtenir n’importe quand dans l’aventure fait partie des nouveautés de l’épisode rompant avec le déroulement traditionnel d’un jeu Zelda. Lavio joue alors un rôle d’accompagnement du gameplay non-négligeable, bien qu’il puisse sembler un peu déconnecté des événements qui se déroulent dans Hyrule. Malgré tout, ce personnage dissimule l’un des meilleurs twists de toute la série : il s’agit en fait de l’alter-ego de Link venu du monde des ténèbres, Lorule. Et c’est justement cet élément qui va nous intéresser ici : comme tout bon héros (?), il a son propre thème.

Ici, vous me direz sans doute : « C’est peut-être le double de Link, mais on entend pas le rapport ». Et vous aurez raison. Dans les faits, Lavio est tellement opposé à Link, que son thème n’a à première vue aucun lien de près ou de loin avec notre héros. Voici deux retranscriptions du début de leurs mélodies respectives (on part ici du principe que le thème de l’Overworld est celui de Link, mais il y a encore une autre histoire à raconter dessus, peut-être une autre fois). Elles ne semblent pas avoir grand chose à voir, tant sur le plan mélodique que rythmique (ou même harmonique). Là où le thème de Link est héroïque et vaillant, celui de Lavio est sautillant, espiègle et passablement ridicule.

LinkLavio

Si les deux thèmes n’ont donc rien à voir, Ryô Nagamatsu, le compositeur n’est pourtant pas du genre à laisser les choses en l’état : le monsieur a, je vous le disais plus haut, un sens de l’humour incroyable et ne laisse jamais rien au hasard. Alors : où est la blague ? Elle est très bien cachée : il faut en fait attendre le générique du jeu, après la dernière grande révélation, pour qu’il fasse une association musicale directe entre Link et Lavio. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est plutôt fine et pas évidente à entendre.

osfalaLe morceau en lui-même est déjà assez complexe sur le plan des références : il s’agit d’un énorme pot-pourri entre le thème de fin de A Link to the Past et plusieurs autres morceaux plus ou moins importants de A Link Between World (comme le thème d’Hilda ou… de Big’Ornette.). Le plus entendu est cependant celui de Link qui revient régulièrement. Et notre lapin mauve dans tout ça ? A priori il est aux abonnés absents de cette heure de gloire, ce qui est quand même bizarre vu qu’il a tout de même sauvé le monde, au même titre que Link. Mais en fait, si, il est là, à 00:45 ! Pas facile à trouver ? Voilà ce qui se passe musicalement à ce moment, qui affiche – détails important – l’image d’Osfala, un sage changé en portrait alors qu’il tient (comme c’est étrange !) un objet loué à Lavio au début du jeu. Il y a du charme à être immortalisé avec un lapin en caoutchouc scotché sur sa baguette des sables, mais étant donné la stature et le caractère un peu hautain du personnage qui se prend pour un véritable héros, l’événement est pour le moins cocasse et honteux.

Nagamatsu a ici choisi de faire un détournement humoristique en référence à cette situation : il effectue un habile mélange en prenant un bout caractéristique du thème de Link (une quarte descendante, puis montante sur un rythme irrégulier), qu’il tronque pour l’enchaîner sur un autre fragment propre au thème de Lavio (une quarte montante, puis une dégringolade). Les deux enchaînés nous révèlent alors que la « descente » de Lavio est en fait un bout du thème de Link, lui aussi en miroir… Au-delà du thème de Zelda dont nous avons parlé plus haut, on peut trouver directement dans cet épisode un autre « miroir musical » : le thème du Château d’Hyrule est dissimulé dans la mélodie secondaire de celui de Lorule, mais inversé. Totalement méconnaissable, il faut écouter le morceau à l’envers pour parvenir à le déceler. Il n’est donc pas absurde de trouver ce procédé de composition à un autre moment du jeu, d’autant plus que Lavio est originaire de Lorule, et le « miroir » de Link.

Raviolink

laviophot2Un peu de Lavio, un peu de Link, et PAF ! ça fait des Raviolinks ! Plus sérieusement, ce procédé qui consiste à mélanger ou enchaîner deux thèmes est assez fréquent, pour faire passer certains messages par la musique. Citons par exemple le thème d’Anakin Skywalker dans Star Wars Ep. I, qui se termine l’air de rien sur celui de Darth Vador. Un sombre présage qui ne fait qu’énoncer ce que beaucoup de spectateurs savent déjà, à savoir le futur basculement inévitable du personnage du côté obscur de la Force. Ici, le message porté est bien plus léger : non content de faire son beurre sur notre dos, Lavio est aussi invasif musicalement que dans la maison de Link, en plus d’être particulièrement peureux. Mais il n’en est pas moins le héros de Lorule, et sans lui, que serait-on devenus… Bien que la référence soit furtive (quelques secondes) et subtile, elle est tout de même brillante. Je vous invite grandement à (ré)écouter cette OST de qualité : la musique vaut sont pesant d’or et est truffée de petits clins d’œil de ce style. Merci Ryô Nagamatsu !

4. La flûte dans The Minish Cap

Cet autre petit secret croustillant et doublement nostalgique concerne la présence de la flûte dans Zelda, entre 1986 et 2004. La première information n’est plus une révélation pour grand monde : les instruments sont présents dès le premier épisode de la série, où un « sifflet » (une flûte?) permet, entre autres fonctions magiques, de se téléporter d’un point à un autre de la carte. Il joue alors une mélodie très particulière :

Ce court thème très reconnaissable est né dans la douleur, puisqu’il a été recommencé maintes fois à l’époque par Kôji Kondô, à la demande de Shigeru Miyamoto, qui voulait que le son soit le plus parfaitement mystérieux possible. Il est par la suite réutilisé dans Super Mario Bros. 3, pour un instrument ayant les mêmes effets dans le jeu. Certains attribuent d’ailleurs la naissance du thème des fées de Zelda à cet épisode de Mario, mais c’est encore une autre histoire de marches harmoniques dont nous reparlerons une prochaine fois.

Et les références ne se sont pas arrêtées là, en tout cas dans la série Zelda. En effet, lorsque l’ocarina devient le symbole du premier épisode 3D, on sait tous ce que joue l’instrument au cours de son écran-titre, si mélancolique (cette mélancolie peut s’expliquer par la comparaison avec une pièce d’Eric Satie, mais c’était le sujet d’un autre article) :

Ce qui va nous intéresser aujourd’hui, c’est la reprise faite par Mitsuhiko Takano dans The Minish Cap, développé par Capcom. Bien sûr, on sait déjà qu’il y a un ocarina dans ce jeu, et qu’il reprend le même morceau lorsqu’on veut se téléporter que dans les épisodes précédemment mentionnés. Mais ce n’est pas tout. Pour la petite histoire, l’Ocarina du Vent, héritage du peuple des Éoliens, s’obtient dans la Forteresse du Vent, au sud du Marais de Tabanta. Ces ruines sont abandonnées depuis longtemps, puisque le peuple habite désormais dans les nuages, y cachant l’élément qu’on est venu chercher. Pour se rendre au donjon abandonné, dont le trésor inattendu nous permettra de retrouver ce qu’on venait chercher en premier lieu, il faut donc traverser le Marais, dont la mélodie nous est déjà familière…

overworld_chadda_arabane

Ici, si vous avez l’oreille fine, vous aurez sans doute reconnu une variation de l’Overworld, mais avec un truc qui peut avoir l’air de « clocher » par rapport à l’original. Mais il faut traverser une autre zone avant d’entrer dans le donjon. Les Ruines du Vent, qui ont aussi une mélodie dédiée. Pour bien entendre ce dont je veux vous parler, il vous faut tendre l’oreille à 00:30, pour ouïr quelque chose de familier.

Et oui, il s’agit bien de la mélodie de la flûte, suivie par une courte référence à l’Overworld (encore !), mais elle aussi un peu différente de l’originale. Pourquoi cette différence à l’oreille ? La réponse se trouve dans le mode musical employé par le compositeur. Si la référence n’est pas facile à saisir, malgré le rythme identique, c’est parce que ce morceau, tout comme le précédent, n’est pas écrit dans un mode européen traditionnel. En effet, généralement, notre musique se base sur des échelles de tons et de demis tons. Ici, la gamme employée utilise parfois des sauts d’un ton et demi ! C’est un peu abstrait, mais croyez-moi (et entendez-le), à l’oreille, cet élément change tout. Pour comparer, voici, avec des couleurs et de gauche à droite, deux échelles européennes fréquentes (majeure et mineure), à côté de celle utilisée dans le morceau :

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Les tons sont en vert, les demis tons en violet, et les tons et demis en bleu, parce que le placement des deux premiers est aussi important dans le ressenti d’une mélodie. Vous pouvez vous amuser à jouer tout ça sur un clavier pour bien entendre les variantes entre ces modes. Les couleurs le montrent au moins visuellement : beaucoup de choses changent. Aussi, en transposant le chant de la flûte dans un mode peut-être inspiré du mode Chadda Arabane du Maqâm (système musical employé du Maghreb à l’Asie), ou d’un râga indien, Takano a dû adapter la mélodie aux intervalles. Il n’a ainsi gardé de l’original que la descente chromatique, adaptant le début de la mélodie et créant une impression totalement différente. Pourtant, le thème est bien là. Mais pourquoi cette référence si compliquée, me demanderez-vous ?

flute_normalflute_chadda_arabane

Il s’agit là bien sûr d’un clin d’œil à l’Orient (le désert…), s’appuyant sur une échelle « arabisante » mais néanmoins proche de nos modes européens. Les modes d’Asie et du Maghreb sont de fait bien plus riches, s’appuyant souvent sur des 1/4 et des 3/4 de tons, inexistants dans notre système tonal traditionnel. Il est donc plus simple pour le compositeur de se baser sur une échelle où les sons sont communs entre toutes ces cultures pour faciliter la suggestion, plutôt qu’une autre bien plus complexe et difficile à entendre pour certaines oreilles. Les quarts de tons donnent facilement le sentiment aux occidentaux de sonner faux, là où ils reposent sur une logique et une culture musicale différentes. De plus, il est probable qu’ils ne soient pas des plus évidents à programmer, car rarement pris en compte, ne serait-ce que dans les outils de composition les plus répandus en musique assistée par ordinateur (claviers standard basés sur des échelles chromatiques). Mais retenons ce sens du détail qui a poussé le compositeur à cacher une référence aussi loin. Référence qui se justifie dans le scénario et apparaît comme une anticipation de l’obtention de l’ocarina, qui semble alors nous appeler et résonner, de loin. Merci Mitsuhiko Takano !

5. Les magasins, de Ocarina of Time à Skyward Sword

Nous l’avons déjà vu précédemment : le fait que la musique de Zelda soit épique n’empêche en rien les compositeurs de faire preuve d’humour et d’écrire dans des genres un peu différents lorsque l’occasion s’y prête. Kôji Kondô, tout d’abord, se sentait bien plus à l’aise pour écrire de la musique légère, inspirée (entre autres) du jazz. Il l’a bien évidemment fait pour la série Super Mario Bros. qui explore de nombreux genres de la bossa au swing. Mais Zelda, bien qu’il soit plus compliqué d’y glisser ces genres vu la culture diégétique plutôt médiévale de la série, n’est pas en reste. Par exemple, le morceau favori du célèbre musicien dans Ocarina of Time est celui-ci :

Alors, que se passe-t-il avec les magasins ? Si vous avez joué au premier épisode sur Nintendo 64, vous vous souvenez très certainement du morceau qui accompagne nos emplettes, avec ses airs de musique d’ascenseur pseudo-latine qui donne envie de danser d’un air un peu coincé. pas de doute ici, nous sommes bien dans les amours premières de Kôji Kondô, parsemées d’une touche d’humour :

Mais, au-delà de Ocarina of Time, si vous avez fait d’autres épisodes sortis après, ce thème ne vous semble-t-il pas familier ? Dans le sens où vous avez la vague impression de l’avoir entendu ailleurs ? Bien évidemment il est dans Majora’s Mask, qui reprend en grande partie les compositions de son frère aîné, mais il faut encore chercher le déjà-vu plus loin. Le deuxième morceau à connaître pour notre comparaison est celui du magasin de Terry dans The Wind Waker (et donc par extension de Phantom Hourglass, Spirit Tracks et Skyward Sword). Il offre aussi une musique d’ascenseur avec quelques relents insulaires (merci la guitare Hawaïenne) :

Le troisième morceau à connaître est le thème du magasin de Toal dans Twilight Princess, vraisemblablement composé par Tôru Minegishi. Celui-ci connaît plusieurs variations basées sur le même modèle, mais nous y reviendrons dans quelques lignes. 

Maintenant que vous avez ces trois morceaux en tête, avez-vous avez l’impression qu’il s’agit de la même chose ? Pourtant, si vous avez une bonne oreille, vous me direz : « les trois mélodies n’ont rien à voir, ce n’est pas le même morceau ! ». Et vous aurez alors parfaitement raison, voyez plutôt le début des trois mélodies qui n’ont pas vraiment le même modèle rythmique ni mélodique :

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Alors pourquoi nous semblent-ils tout de même si proches ? La réponse se trouve à vrai dire en-dessous de la mélodie : dans la basse, et plus largement la progression harmonique employée. Dans Ocarina of Time, l’accompagnement est un peu plus fantaisiste, mais, on peut (grossièrement) résumer le début des trois morceaux ainsi :

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Il y a des petites variantes à chaque fois : dans Twilight Princess, la tonalité est différente  des deux autres versions, et la basse reste sur le premier degré à la dernière mesure plutôt que d’aller vers le cinquième. Mais ce qu’il est important de retenir ici, c’est la façon dont ils vont jouer les mêmes enchaînements d’accords, avec un rythme harmonique proche voire identique. Ici, les compositeurs font appel à des notions basiques d’harmonie qui reposent sur la fonction des accords : dans Ocarina of Time et The Wind Waker, la comparaison est simple : les premières mesures, malgré une mélodie différente, jouent un accord de do (do-mi-sol), puis un accord de sol (sol-si-ré) majeurs. Il s’agit de ce qu’on appelle les premier (do) et cinquième (sol, ou dominante) degrés de la tonalité de do majeur. Et Twilight Princess n’est pas différent : les mesures suivent le même rythme en majeur, sur des accords de (premier) puis la (cinquième), c’est une transposition tout ce qu’il y a de plus banale.

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Dans la deuxième partie du morceau, le processus est exactement le même, mais appliqué à une marche harmonique : dans chaque cas, les accords passent (en très gros) du IV (accord de fa ou sol majeur) au I (accord de do ou majeur) au V (accord de sol ou la majeur), au I, et ainsi de suite… Ce qui est intéressant ici, c’est cette reprise d’une structure identique pour des morceaux différents : pour le cas de Twilight Princess, on sait même que la mélodie a été sifflée par un des designers du jeu à Tôru Minegishi, pour qu’elle colle à sa conception des galeries Balder. Il ne s’agissait donc pas à la base d’une adaptation, mais d’une nouvelle composition. Cela veut dire que Minegishi a fait l’effort de caler ces harmonies sur un morceau qu’il n’a pas totalement écrit à l’origine (et qui est décliné plusieurs fois au fil de l’aventure), comme une sorte de private joke entre les compositeurs ayant œuvré sur la série entre Ocarina of Time et Skyward Sword.

Ce dernier épisode s’éloigne d’ailleurs du modèle (en dehors du magasin de Terry, lui aussi présent), mais l’inspiration générale dansante transparaît néanmoins par moments dans la basse :

Conclusion : il ne faut pas toujours chercher les liens dans la mélodie. Les compositeurs de la série sont décidément de sacrés farceurs; quand ils le veulent.

6. La disparition du thème des Gerudos

Eh oui, même un thème aussi connu que celui des Gerudos dans Ocarina of Time renferme une sorte de secret. Mais peut-être pas là où vous l’attendez ! En effet, quel fan de la série n’a pas été durablement marqué par ces castagnettes, cette guitare et ces trompettes aux airs ibériques ? Pour écrire ce morceau, nul doute que Kôji Kondô a cherché ses inspirations dans ce coin de la planète, n’est-ce pas ?

Pourtant, tout porte à croire que la source du morceau est en fait… Japonaise. Eh oui, beaucoup ont déjà fait le rapprochement entre cette composition de 1998 mondialement connue et un thème issu de l’anime Honō no Tōkyūji: Dodge Danpei, diffusé au Japon entre 1991 et 1992. Alors on peut avoir du mal à voir le rapport entre une série de jeux d’aventure plutôt médiévale et fantastique, et un manga concentré sur des championnats de Dodgeball. Et pourtant, le lien est fort. Il faut dire que le début d’un morceau, écrit par Ryûichi Katsumata, prête réellement à confusion. Début de mélodie identique, évolution harmonique similaire… même si les instruments n’ont rien à voir, difficile de ne rien entendre, écoutez plutôt :

Il serait aisé de crier au plagiat… ou au hasard. Après tout, ce n’est pas comme si le fait était rare, ou que Kôji Kondô n’avait pas déjà une longue liste de citations involontaires à son actif. Mais avant de s’emballer, poussons un peu plus les recherches… En effet, en janvier 1999, peu après le jeu, sort un album arrangé, The Legend of Zelda: Ocarina of Time Hyrule Symphony. Fait intéressant : les arrangements sont alors signés par un certain Ryûichi Katsumata. Faut-il préciser quel morceau on y trouve?

Autre fait étonnant : en dehors de Ocarina of Time (et de son remaster sur 3DS), le thème de la Vallée Gerudo n’est jamais réapparu dans la série, malgré le retour fréquent du peuple et de son désert. Seule occurrence notable, dans une citation plus rock : Cadence of Hyrule : Crypt of the Necrodancer Feat The Legend of Zelda. Un jeu qui n’a donc pas été développé par Nintendo et encore moins au Japon, et dont l’arrangement musical est signé Danny Baranowsky.

Pourtant, le thème a bien été repris dans des arrangements officiels, notamment le concert puis la tournée des 25 ans de la série, auquel le compositeur n’est alors plus associé. De plus, Ryûichi Katsumata signe aussi, en 1999, un album arrangé de F-Zero. Par la suite, on a aussi pu le retrouver parmi les interprètes de Linked Horizon, c’est-à-dire Bravely Default : Flying Fairy. Autant dire que sa collaboration avec Nintendo ne semblait compromise à aucune moment. Alors, la Vallée Gerudo, plagiat ou citation ? En fait, tout est possible, et les coïncidences laissent place à l’imagination. De l’arrangement à l’amiable jusqu’au tour de passe-passe entre potes musiciens, en passant par l’abandon suite à un simple changement de direction artistique.

Depuis, les Gerudos ont été plutôt associées à des musiques inspirées du nord de l’Afrique et du Maghreb, et non plus à l’Espagne (les influences culturelles de ces régions, bien que parfois liées, étant ici totalement différentes). Ce choix qui pourrait tout à fait expliquer la disparition totale du thème de la planète Zelda

Quoi qu’il en soit, comme pour tout ce qui relève du droit d’auteur, le mystère reste, comme bien souvent, entier. Et il y a peu de chances pour qu’on connaisse un jour le fin mot de l’histoire, vu la discrétion des concernés. Mais tout ceci est quand même bien troublant.

7. Le secret des Indigo-Go dans Majora’s Mask

Quoi de mieux pour la dernière anecdote que de découvrir un peu de musique en compagnie des Zoras ? Car personne n’en parle jamais, mais il y a un petit secret musical bien gardé par ce peuple dans Majora’s Mask… Attention, nous n’allons pas parler des musiques des premiers épisodes de la série, interprétées par les membres du groupe Indigo-Go dans leurs chambres, ce serait bien trop facile. Pour information, notons néanmoins que le batteur joue le thème des grottes de A Link to the Past, le bassiste le thème de donjon du premier épisode et le pianiste le Game Over du même opus.

Nous allons maintenant aller un peu au-delà de ces références internes à la série. On sait que les créateurs de Zelda aiment bien s’amuser avec les noms des personnages. Dans Breath of the Wild en particulier, les Zoras sont très… musicaux. À commencer par Sidon et Mipha, dont le nom est « cité » dans leurs thèmes respectifs, basés sur la répétition des notes sido et mifa. Les autres Zoras n’échappent pas à la règle, bien qu’il n’y ait pas vraiment de musiciens dans leurs rangs, et tous leurs patronymes font référence au langage musical. Mais il existe un épisode où un groupe de musiciens Zoras est resté légendaire : Majora’s Mask. Ne vous êtes-vous jamais demandé d’où venaient leurs noms ?

MM_Indigo-Go's_Artwork

Pour rappel, il y a cinq membres dans le groupe des Indigo-Go : Lulu la chanteuse, Evan le pianiste, Mikau le guitariste, Japas le bassiste, et Tijo le batteur. Une fois de plus, la référence est loin d’être évidente… L’épisode n’est déjà pas facile sur le plan des clins d’œil : entre la Berceuse du Poisson-Rêve qui n’en porte que le nom, et ce groupe de (plus ou moins) Bossa Nova qui sort de nulle part dans un univers jusque là plutôt médiéval (on retrouve encore les influences chères à Kôji Kondô que nous mentionnions plus tôt), on peut se sentir perdu. Pour être honnête, j’ai trouvé ça par pur hasard en me disant un beau matin : « C’est rigolo, le pianiste s’appelle Evan, ça me fait penser au merveilleux jazzman Bill Evans ! ». Autant vous dire que j’ai tout de suite eu envie de vérifier si les autres noms avaient un équivalent.

Alors quel a été le résultat ? La recherche n’a pas été évidente, notamment à cause de 1) la traduction parfois un peu compliquée de l’épisode et 2) les transformations de certains noms les rendant difficiles à démêler. Mais il en faut plus pour nous arrêter, n’est-ce pas ? Dans les exemples compliqués, on pourrait parler de Mikau, le guitariste qui cède son identité à Link. Pourrait-il être un alter ego de Mike Stern, musicien ayant joué avec Miles Davis ? A moins qu’il ne s’agisse d’une référence à Mick Ronson, qui a accompagné David Bowie ?

Le choix est vôtre. Mais il y en a un sur lequel on ne peut pas vraiment douter : Japas, le bassiste. Ses longs cheveux (nageoires ?), son instrument et les deux syllabes de son nom ne peuvent appartenir qu’à Jaco Pastorius, qui a révolutionné la basse électrique en son temps.

Dans tous ces musiciens, il reste Tijo, le batteur, qui a été le plus compliqué à dénicher. En effet, on trouve peu de personnes avec ce diminutif : quelques rappeurs (trop récents)… ou bien un batteur/trompettiste martiniquais, Georges Balustre, qui se faisait appeler TiJo.

george_tijo_ballustre

Tout colle ! À ceci près qu’il s’agit, à échelle mondiale, d’un illustre inconnu issu de la scène jazz des îles, dont le nom et les œuvres demandent encore à être redécouverts. Autant vous dire que les chances que ce francophone dont les compositions semblent avoir été plagiées de son vivant par un « ami » qui les a déposées sous un autre nom soit connu de Kôji Kondô sont nulles. Le fait que l’artiste soit mort en 1999, un an avant la sortie de Majora’s Mask, ne fait que lui donner une aura qui fait souhaiter qu’il s’agisse de lui… la coïncidence est idéale, mais fausse. Une fois de plus, la réponse au casse-tête se trouve dans une bête erreur de phonétique. Nous en avons déjà parlé dans un article précédent, il y a eu quelques étrangetés dans la traduction de certains noms de personnages et de lieux dans Majora’s Mask. Tijo n’a pas échappé à la règle des traducteurs, qui n’avaient pas saisi la référence. Admettons-le pour leur défense, elle n’était pas très évidente.

Le nom de Tijo s’écrit de fait ディジョen japonais, ce qui se transcrirait plutôt par Dijo. Et il existe bien un célèbre musicien qui correspond à ce diminutif : Jack DeJohnette, batteur et pianiste ayant joué aux côtés de Keith Jarrett et Miles Davis. Bill Evans, Mick Ronson, Jaco Pastorius, Jack DeJohnette… Notre groupe de Zoras commence à être super street-cred dites-donc ! Mais, et Lulu alors ? Serait-ce la fameuse chanteuse de pop des années 60 ? Il y a en fait une autre explication possible, si l’on veut rester dans le jazz et coller un peu plus aux autres personnalités du groupe. « Lulu » est aussi une figure féminine très connue de la Nouvelle Orléans, à laquelle beaucoup de musiciens dont Fats Waller ont consacré des chansons telles que « Lulu’s Back in Town« .

TottVoilà donc d’où viennent probablement les noms des Zoras dans Majora’s Mask. Ce n’est pas grand chose, mais vous n’écouterez plus jamais le générique de fin de l’épisode de la même façon maintenant que vous savez ça. Sa balade mélancolique sans paroles est en effet une des autres rares traces de l’amour du jazz de Kôji Kondô dans la série de jeux d’aventure. Un amour qu’il a bien plus développé dans Mario, qui est un autre pan massif de l’histoire de la musique de jeux. Une fois encore, les concepteurs, chara-designers et musiciens nous surprennent, mais bon, ce n’est pas comme s’il ne faisaient jamais référence à des personnes réelles… pas vrai Elvis-euh Johnny (???) ?

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