La musique de jeu hors du jeu : une « pré-histoire »

Cet article est une version augmentée du thread du 13/08/2018 consultable sur Twitter.

Ecouter une musique de jeu en dehors de son contexte, que ce soit sur une édition officielle ou à travers des gamerips trouvable ici et là sur le net est aujourd’hui une activité largement répandue chez les joueurs. Il faut dire que la qualité toujours grandissante des bandes originales de jeux aide à défendre le statut de cette musique comme « digne d’être écoutée à part ». Pourtant, nous savons bien que les joueurs n’ont pas attendu l’ère orchestrale pour aimer, écouter et réécouter les sons de leurs œuvres d’anthologie favorites. Aujourd’hui, nous allons explorer une question un peu subsidiaire en nous demandant quand ont vraiment commencé les premières éditions de musiques de jeux, et surtout sous quelle forme… Le résultat des recherches s’est montré pour le moins intéressant et inhabituel, l’occasion d’un petit voyage en musique.

En effet, en cherchant dans les tréfonds du calendrier des sorties de disques sur VGMdb, j’ai fait quelques découvertes intéressantes et assez amusantes sur la musique de jeu sortie de son contexte en tant que produit dérivé, très commercial, mais pas uniquement. Je vous parlais dans un autre article de la légitimité de la VGM en tant que « musique pure », particulièrement sur le plan orchestral. Après un petit tour des révolutions du XXème siècle, nous avions conclu que la musique de jeu vidéo héritait, en définitive, de beaucoup d’influences techniques et technologiques rattachées aux musiques savantes et populaires. 

Pourtant, lorsqu’on parle de musique de jeu vidéo « éditée », on pense surtout, une fois les styles comme la synth ou le rock mis à part, « belle musique orchestrale ». Nous savons que les premiers concerts officiels organisés par Koichi Sugiyama et rendant hommage à ce nouveau média, remontent à Dragon Quest (1987), suivi de près par Final Fantasy (1989). Ces jeux étant essentiels dans la construction de l’image de la musique de jeu japonaise, elle-même pionnière en matière de sonorités à cette époque, on entend au final rarement trop peu parler de ce qu’il y avait avant. Et même s’il y a quelque perles orchestrales encore trop mal connues, comme la première Symphony Ys de 1988, il est important de s’attarder sur cette pré-histoire. Mais y avait-il vraiment quelque chose avant les premières grandes mélodies des années 1980 ?

 

Et bien oui, et c’est justement ce qui va nous intéresser dans cet article. Car en remontant le calendrier jusqu’aux années 1970, j’ai découvert quelques albums dont on parle peu, et qui rejoignent nos conclusions de la dernière fois, à savoir que l’orchestral est arrivé bien après le reste, et que très tôt, certaines scènes se sont intéressées aux premières révolutions techniques apportées par la musique de jeu. Voici donc un petit top d’albums qui ont retenu mon attention pour diverses raisons, souvent troublantes. J’espère que vous aimez les vieux synthétiseurs et les expérimentations sonores, car nous allons nager en plein dedans tout au long de cet article. Au cours de notre voyage, nous noterons plusieurs « époques » précédant la véritable ère dorée de la VGM éditée.

Premiers pas : étranges superpositions

La toute première référence à une bande originale de musique de jeu vidéo trouvable sur VGMdb s’appelle New Galaxian. il s’agit d’un album distribué en Espagne en 1978 pour promouvoir le jeu du même nom : Galaxian. Cette édition contient en réalité des extraits de chansons du groupe de synthpop français Droids, très proches du genre disco, le tout saupoudré de bruitages directement tirés du jeu. Quelle idée saugrenue a mené à cet étrange association ? Difficile de le savoir, quoi qu’il en soit, l’objet est encore écoutable :

Puisqu’il s’agit d’un vinyle promotionnel, on peut facilement déduire de cette première expérience que les services marketing, à l’époque, avaient des idées pour le moins étranges. Mais ce choix préfigure déjà l’importance des bruitages dans l’esthétique de la VGM, et aussi une influence un peu plus connue sur les groupes de synth. Il faut dire que les bruitages sont à peu près les seuls sons sortants des bornes d’arcade à ce moment-là, l’intérêt d’écrire de grandes mélodies pour des parties courtes dans des salles bruyantes représentant un intérêt assez limité… D’ailleurs, la même année, sort un album encore très connu et souvent considéré comme le tout premier vrai disque de VGM : Yellow Magic Orchestra.

De toute évidence fascinés par Circus et Space Invaders, les membres du groupe du même nom que l’album, Haruomi Hosono (dont nous allons rapidement reparler),  Ryuichi Sakamoto et Yukihiro Takahashi, ont minutieusement recréé et intégré les sons de ces jeux emblématiques de l’arcade dans leur album, entre autres pistes de synthèse inimitables. Space Invaders, de par son succès évident, fait d’ailleurs partie des grandes inspirations musicales de l’époque qu’on a pu voir référencées un peu partout dans la pop-culture… donc la musique. Voyez plutôt « Disco Space Invaders » sorti en 1979. Personne ne pourrait briser le groove de ce vinyle qui reprend une fois de plus les bruitages emblématiques du titre d’arcade pour ponctuer ses chants et autres sons de synthèse :

On relève ici une véritable fascination pour les sonorités des salles d’arcade : s’il n’y a pas de mélodies à reprendre, les sons des jeux vont servir de point de départ pour rythmer ou inspirer la création de musique synthétique. C’est la belle époque des synthétiseurs et de la découverte des possibilités uniques des récentes puces. On salue donc en fin de compte le travail de recherche des techniciens et créateurs des bornes, qui ont travaillé à les rendre unique du point de vue purement sonore.

Deuxième vague : la surexploitation hors-contexte

Après ces premières expériences, des gens ont apparemment décidé de surfer sur la vague des salles d’arcade, en proposant beaucoup de titres « sur » les jeux vidéo… qui n’avaient en réalité pas grand chose à voir avec la musique et les sons des jeux à proprement parler. Loin de la curiosité esthétique, bien que d’un goût parfois douteux, des premiers remous, on note ici l’existence de nombreuses chansons et disques éducatifs tirés de Pac-Man et Mario Bros.. Citons par exemple le label US, Kid Stuff (1976-1983) et ses « histoires musicales » basées sur des jeux, ici Asteroids en 1983, qui ne reprennent que quelques sons au milieu d’une formule éprouvée : l’exploitation de licences autour de narrations très périphériques à ce que raconte le média d’origine, qui n’est qu’un prétexte à la commercialisation.

Dans la même catégorie, plusieurs chanteurs ont connu une postérité certaine en exploitant le filon des chansons parlant de jeux vidéo. Il faut ici mentionner Jerry Buckner et Gary Garcia, qui ont donné une touche un peu plus rock’n’roll à la scène VGM naissante. Un de leurs tubes sorti au début des années 1980, « Pac-Man Fever » (1982) a d’ailleurs été repris dans Lollipop Chainsaw en 2012, aux côtés de compositions du célèbre Akira Yamaoka (Silent Hill), et le tout dans l’ambiance déjantée et très second degré de ce hack’n’slash / beat’em all parodique.

Ici, on le voit, le jeu vidéo devient le sujet des paroles, mais la musique en elle-même reste proche des canons de la folk ou de la pop-rock en vogue à cette époque, en n’empruntant que quelques sonorités ponctuelles. La formule a d’ailleurs plutôt bien marché : leur album compilant toutes leurs chansons consacrées à des jeux vidéo s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires, un beau succès pour un genre encore très marginal. Personnellement, je préfère leur titre « Do the Donkey-Kong » :

Après l’explosion de cette formule qui arriva, vous vous en doutez, assez vite à saturation, nous approchons d’une nouvelle époque pour la musique de jeu vidéo. Mais écoutons tout de même un dernier extrait, pour revenir du côté japonais du globe, sorti en 1984. Le nom était prometteur : l’album arrangé promotionnel « Super Xevious Hardcore Mix » a été réalisé par Haruomi Hosono, membre du Yellow Magic Orchestra dont nous parlions plus haut (et compositeur de la chanson-thème du film d’animation Nausicaa), et démontre, comme pour le premier album, un intérêt plus poussé pour le travail des compositrices : Yuriko Keino et Junko Ozawa. Il s’agit donc ici d’arrangements empruntant à la fois des sons de synthèse au jeu, mais aussi les compositions réalisées pour les niveaux, pour un remix de plus de huit minutes assez expérimental :

 

Troisième round : la VGM, la vraie

L’importance de Haruomi Hosono à cette période est non-négligeable. On retrouve en effet encore ce musicien prolifique sur l’album considéré comme le premier vrai disque important de VGM, et rien que de VGM. Sorti en 1984, celui-ci s’intitule en toute simplicité : « Video Game Music ».

Pourquoi cet album d’arrangements de musiques d’arcade de Namco est-il si important ? Il s’agit du premier vrai pas vers une considération de la musique de jeu en tant qu’objet pur. C’est après cette date qu’on commence en effet à trouver des titres qui ne contiennent que de la musique de jeu, et qui mettent en avant les prouesses techniques accomplies par les programmeurs et compositeurs, même s’il ne s’agit que de jingles et de bruitages. Les remix sont alors une vraie porte d’entrée, puisqu’il s’agit d’une des seules façons de les mettre en valeur dans une production musicale.

Si la plupart de ces albums ne sont pas écoutables aujourd’hui et sont devenus très rares, car non-commercialisés (ils étaient distribués à titre promotionnel), on relève néanmoins dans le catalogue VGMdb une plus haute fréquence de « musiques d’éditeurs » qui mettent en avant des travaux originaux ou des reprises : « Famicom Records » en 1985, « Namco Video Game Graffiti » en 1986, « Konami Game Music », « Capcom Game Music » et « Tecmo Gae Music » la même année… Chacun semble soudainement vouloir défendre sa paroisse sonore en montrant fièrement son catalogue :

Autre facteur important de cette époque : la démocratisation du format CD, avec l’arrivée sur le marché du disque compact en 1982, qui change la donne sur la limite de stockage des disques vinyles, mais facilite la production tout en baissant son coût…

Fin du voyage : un recadrage des codes ?

Nous voici arrivés en 1986, notre terminus pour aujourd’hui puisque c’est aussi l’année ou Enix donne naissance au premier jeu ayant abouti sur un arrangement orchestral à succès : Dragon Quest. Après cette date, les arrangements et les bandes-originales consacrées à un seul jeu (contre une majorité de mélanges jusqu’à présent) deviendront monnaie courante. Il faut dire qu’avec l’arrivée des consoles de salon et l’explosion de la micro-informatique, un nouveau champ s’ouvre, qui permet d’écrire des histoires plus longues, et de les accompagner avec beaucoup plus de musique. Une page se tourne donc plus ou moins, pour continuer d’exploiter les sonorités propres aux puces des consoles de façon plus musicale, et laisser place à la VGM telle qu’elle est vénérée aujourd’hui. Mais n’oublions tout de même pas ces précurseurs qui ont su, d’une façon qui nous semble aujourd’hui kitsch, dépassée et parfois douteuse, reconnaître les sons de la musique de jeux comme des éléments esthétiques nouveaux et dignes d’attention.

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