Mais où est le thème de Cocorico dans Breath of the Wild ?

Cet article est une version augmentée du thread du 20/11/2019 consultable sur Twitter.

Grande récurrence dans la série, le thème du Village Cocorico a longtemps été aux abonnés absents dans The Legend of Zelda : Breath of the Wild. Après des mois de doute, et la traduction du livret de la bande originale du jeu, où les compositeurs s’expriment sur les thèmes qu’ils ont caché dans le jeu, le mystère se lève enfin et reste difficile à élucider. Pour ceux qui ont du mal à le trouver et se demandent pourquoi, voici quelques explications analytiques : pourquoi a-t-on autant de mal à l’entendre et le reconnaître ?

En effet, on a vu beaucoup de gens déplorer, à la sortie du jeu, l’absence de référence musicale au village emblématique d’Hyrule. En effet, on retrouve cette mélodie dans un grand nombre d’épisodes de la série, depuis sa première occurrence dans A link to the Past en 1991. Pour ceux qui ignorent duquel il s’agit, voici donc le thème d’origine, composé par Koji Kondo :

 

Dès cet épisode, qui est alors déjà le quatrième de la série, le thème s’est imposé. Il est resté le même dans Ocarina of Time, ce qui a largement contribué à le faire connaître, vu le succès de cet épisode. Contrairement à ce que les gens peuvent généralement penser, il n’a pas attendu longtemps pour se transformer, puisqu’il est déjà modifié pour symboliser Mercant’Île dans The Wind Waker. En effet, la mélodie (à la flûte) reste la même au début, bien que la vitesse d’exécution et la rythmique du morceau (un quatre temps emballé contre un trois temps assez lent dans la première version) aie déjà brouillé les pistes. Après l’introduction, le thème original est totalement varié, et n’apparaît que par fragments dans la première partie du morceau (cf image), ce que certains auront peut-être déjà loupé. L’intégralité de la seconde partie du thème est pourtant reprise telle quelle, mais une fois de plus brouillée par l’accompagnement, les couleurs et le rythme harmonique très différents.

windfall

Dans Twilight Princess, la même introduction à six note est gardée, mais cette fois, la suite change du tout au tout, tout comme l’ambiance. Le « repère » reste tout de même bien reconnaissable cette fois, et sert d’indicatif pour signaler que malgré les changements radicaux subis par le village au pied de la Montagne de la Mort (devenu aride alors qu’on connaissait un espace verdoyant jusqu’à présent), il s’agit bien du même. Les cocottes (à défaut des petits cochons de Wind Waker) sont de retour, tout comme les commerces et les habitants loufoques.

Après cet épisode, le thème n’est pas réapparu en dehors de son occurrence dans Four Sword Adventures. Il a fallu attendre le dernier épisode en date, Breath of the Wild, pour le l’action se déroule bien en Hyrule (et pas au-dessus ni à l’autre bout des mers), et que notre héros croise avec joie un patelin nommé Cocorico, où habite une certaine Impa. Nombreux sont ceux qui ont espéré un retour aux sources avec de la guitare et de la flûte en s’y rendant… pour y trouver, certes de la flûte, mais surtout une musique radicalement différente :

Au cours de la première écoute, tout le monde s’est forcément dit : « ce n’est pas le thème du village Cocorico ». Et tout le monde avait plus ou moins raison, puisqu’il s’agit d’une pièce inspirée de la musique traditionnelle japonaise, qui épouse totalement ses instruments et son style d’écriture. Par définition, elle semble incompatible avec le thème original basé sur une vision européenne de la musique : mélodie et accords relevant d’une tonalité, instruments répandus… Cette différence va jouer un rôle fondamental dans notre perception de « est-ce le thème du village ou pas ? ».

Pourquoi est-ce important en théorie ? Et bien, par exemple, prenons le mode d’écriture : là où le thème original de Cocorico utilise une gamme majeure bien européenne (sur le principe de do-ré-mi-fa-sol-la-si-do), le thème de BotW semble se baser sur une gamme pentatonique anhémitonique, c’est-à-dire un mode à 5 sons qui ne contient que des intervalles conjoints de tons, mais pas de demi-tons. Pour expliquer ce concept un peu plus simplement, disons qu’on retire en quelque sorte des hauteurs de la gamme qu’on connaît, et qui utilise 7 notes différentes, pour ne jouer que sur 5 notes : re-mi-sol-la-si. Ici, à gauche, la gamme majeure tonale, à droite, en rouge, les notes à enlever pour faire le mode :

mode

 

La gamme utilisée dans Breath of the Wild ressemble d’ailleurs beaucoup à l’un des modes japonais traditionnels : Yô, dont j’avais parlé il y a longtemps pour la musique d’Izumo dans Golden Sun: The Lost Age. De là, nous voyons déjà un problème : si on ne peut jouer que cinq notes sur les sept existantes, alors il n’est pas possible de jouer toutes les notes de la mélodie initiale de Cocorico ? Effectivement, cependant le problème n’est pas si dérangeant, puisqu’il concerne seulement deux notes (en rouge) à la fin de la mélodie :

cocoricomode

La première partie du thème, sa « signature » (en vert), tient dans le mode pentatonique utilisé, bien qu’elle ne corresponde pas forcément à la façon dont il serait écrit selon la tradition nippone. Cela peut expliquer que certains aient dit « ça ressemble à Cocorico, on peut le chanter par-dessus ! », et ils n’étaient pas loin, on va le voir. Car le thème est-il présent, oui ou non ? La réponse est bien évidemment oui : Hajime Wakai, le compositeur qui a arrangé ce thème et dirigé le son dans cet épisode, l’a confirmé dans le livret japonais de la bande originale officielle, traduit en anglais depuis. Mais il l’a admis sous forme de jeu de piste, puisqu’il a expliqué avoir essayé de rendre les mélodies antérieures de la série le moins reconnaissables possible. En ajoutant qu’il fallait « prêter attention au [glockenspiel] » dans le village Cocorico. Ici je mets le terme glockenspiel entre crochets, car il s’agit de la traduction habituelle du terme 鉄琴 en japonais, qui peut tout aussi bien désigner des vibraphones, célestas, et autres percussions métalliques (métallophones) à hauteur fixe. L’instrument dont il parle n’est en réalité pas un glockenspiel (merci à Denys pour l’explication de cette subtilité dans la traduction).

Le son auquel nous devons faire attention est semblable à une cloche (il s’agit sans doute d’un instrument appartenant au Gamelan), et va agir de façon déconnectée de la flûte en répétant deux fois le thème, là où celle-ci fait une mélodie qui se renouvelle sans cesse. Il s’agit là d’un autre point de déséquilibre : la mesure (4 temps contre 3 dans l’original) et la structure du morceau sont très différents du thème original, très fluctuants (rappelons que le mode n’est pas fixe). De plus, la flûte prête à confusion dans la recherche du thème : étant l’instrument mélodique par excellence, on aimerait l’entendre joué par elle, et elle apparaît en premier plan durant l’écoute. Pourtant, la référence est à trouver dans les percussions les moins faciles à entendre (graves). Voici sur partition la façon dont la première partie du thème (en vert), se place par rapport à la flûte. Elle n’est pas non plus évidente à entendre à cause du côté un peu « faux » de l’instrument (rappelons que nous ne sommes pas dans le système européen), mais peut très facilement ressortir une fois qu’on a retrouvé sa trace :

kakaricojap

La masse sonore est telle, que même en ralentissant le morceau il est difficile d’affirmer si la suite du thème est présente ou non. A priori, ce n’est pas le cas, et les cinq notes du début de la mélodie originale sont les seules qu’on pourra clairement relier avec les autres épisodes. Mais il est passionnant de voir qu’ici la réponse n’est pas à chercher dans ce qui est au premier plan. Le thème de Cocorico est là, dès les première mesure, mais caché dans un plus grand ensemble, rythmique et percussif, qui lui donne une fonction qu’on ne lui avait jamais prêtée jusqu’à présent. De cette façon, il est passé au nez et à la barbe de la plupart des joueurs, tout en imposant un nouveau thème au Shakuhachi.

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