L’archivage et la musique : une introduction

Cet article est une version augmentée du thread du 02/03/2018 consultable sur Twitter.

Archivage et musique de jeu vidéo, voici un mélange qui peut sembler un peu étrange. Pour mieux faire comprendre mes projets de recherche, je vous propose de découvrir les grands concepts qui les entourent. Dans cette série d’articles qui reprennent mes travaux de vulgarisation sur les réseaux sociaux, je vous explique les notions fondamentales qu’il faut savoir lorsqu’on s’intéresse à l’archivage, de la musique en particulier, et par extension dans un cadre numérique et consacré au jeu vidéo.

Mais parlons un peu d’archive, tout d’abord. On se représente généralement l’archivage via l’image d’une sombre pièce remplie de papiers en désordre. Mais cette vision des choses est bien évidement fausse, ou en tout cas elle n’est pas toujours vraie. Archiver, dans sa conception la plus large, c’est maîtriser la capture (au sens de fixation sur un support, par exemple), la conservation et la mise à disposition des documents de façon à les rendre trouvables et intelligibles par qui de droit. L’archivage implique une réflexion sur ce qu’on garde et sous quelle forme on veut le garder, la décision pouvant beaucoup évoluer selon le contexte qu’on définit. En bref : ce n’est pas tout d’avoir tous les papiers en vrac et des animaux empaillés pouvant servir au chercheur. Il faut aussi que les boîtes soient bien étiquetées pour qu’il s’y retrouve et puisse croiser les données, ou simplement savoir d’où elles viennent. Si ces conditions ne sont pas remplies, nous n’avons pas une archive, mais des documents en danger face à leur perte inéluctable.

Jusqu’à l’ère numérique, classer était, conceptuellement, une tâche assez simple, du fait de la présence physique des choses (ce qui n’empêchait pas la réflexion autour des plans de classement d’être particulièrement délicate). Mais aujourd’hui, cet aspect de l’archivage a été totalement transformé par l’informatique. Du côté positif, nous avons une démultiplication des possibilités techniques. Le numérique vient avec des systèmes de recherche ultra-performants, des outils incroyables pour faire du minage ou communiquer des données, mais aussi des possibilités d’accès ouverts, simultanés et instantanés à des ressources éloignées et/ou rares… le monde de la recherche et les potentielles sources d’informations n’ont jamais été aussi riches et multiples !

Du côté négatif, les transits par internet ont engendré des flux de données et des duplications des documents humainement impossibles à maîtriser. Ces premières difficultés se doublent de gros soucis de communication auxquels s’ajoute l’épée de Damoclès qu’est l’obsolescence des formats celle des supports. En effet, les problèmes de compatibilité sont encore aujourd’hui monnaie courante, entre plusieurs modèles de matériel information, mais parfois aussi entre deux versions d’un même logiciel. Si des organismes cherchent à normaliser les formats, la partie est loin d’être gagnée car tout bouge très vite, trop vite. La puissance des processeurs et la capacité de stockage augmentent de façon exponentielle (on peut se référer ici à la loi de Moore, bien qu’elle soit aujourd’hui mise en doute), mais la façon dont nous utilisons et pensons les données évolue et se complexifie en conséquence.

Les quatre piliers de l’archive

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Source : Mathieu-Alex Haché (CC BY-SA 4.0)

Dans tout cela, il faut retenir quatre qualités indissociables de l’archive numérique pour qu’elle soit viable, identifiées dans certaines normes et recommandations telles que l’OAIS (Open Archival Information System) ou la NF ISO 15 489 (Information et documentation : gestion des documents d’activité) : Authenticité, Intégrité, Fiabilité et Exploitabilité. Que veulent-elles dire ? On dit qu’un document est authentique car il est bien ce qu’il prétend être. Qu’il est fiable car son contenu représente de façon complète et exacte ce qu’il doit attester. Qu’il est intègre quand il est complet, non-altéré et protégé des altérations. Enfin, un document est exploitable quand il est localisable, récupérable, communicable et interprétable sur une période donnée.

Ces quatre notions posent évidement problème dans le numérique, compte tenu de la nature « volatile » des objets à archiver. Comment vérifier l’authenticité d’un document numérique, s’assurer qu’il n’a pas été modifié frauduleusement, qu’il est accessible, qu’il n’a pas été copié ni altéré, et qu’il le restera pendant de longues années ? Répondre à ces épineuses questions réclame une attention et une remise en question constantes, accompagnés de révisions fréquentes des systèmes d’archivage électroniques. Pour compenser un fréquent manque de visibilité à long-terme, et des systèmes souvent conçus sans que l’idée de pérennisation ait été prise en compte, les archivistes doivent collaborer avec de nombreux autres corps de métier et jongler avec des connaissances à un niveau proche de la programmation.

Une question de langage

Sans me pencher sur les nombreuses questions de sécurité, de droit d’auteur ou d’accès aux données personnelles (comme l’application du RGPD) soulevées par l’archivage numérique, je retiendrai pour le moment la problématique de la conservation du langage. En effet, les nouvelles technologies permettent, depuis longtemps déjà, d’accéder à de l’information intelligible en la décryptant par le biais d’un mode de communication intermédiaire. Dit comme ça, ça n’a pas l’air de grand chose, et pourtant, ce principe est fondamental. Je n’ai pas besoin d’un « traducteur » pour regarder et comprendre un paysage ou une personne : je sais ce que j’ai devant moi. De même, un tableau ou un portrait, s’ils répondent à certains codes visuels, s’identifient relativement vite (hors interprétation profonde et métaphorique).

Mais, si je prends une photo avec un appareil argentique ou numérique, je devrai automatiquement passer par une phase de décryptage utilisant des techniques ou langages abstraits et complexes avant d’accéder à une représentation intelligible pour mon œil. En gros, je devrai développer ma pellicule sur papier, ou bien lire le code qui constitue mes photos numériques par le biais d’un logiciel approprié sur mon ordinateur (ou mon appareil) pour accéder à une visualisation parlante. Ces problèmes ne datent pas d’hier, mais il est bon de les rappeler. Pourquoi ? Tout simplement parce que, l’archivage se souciant 1) de l’organisation et 2) de la bonne communicabilité de l’information dans le temps, l’obsolescence et la saturation sont de réelles menaces. En effet, si les interfaces sont de plus en plus claires et intuitives, elles n’en cachent pas moins de nombreuses couches de code passant par des formats, souvent propriétaires, particulièrement difficiles à archiver sur le long terme.

Appliquer l’archivage à la musique

De là, je pense que vous envisagez très facilement quelques problèmes qui se profilent par rapport aux jeux vidéo, mais avant d’y venir, nous allons faire un détour par la question de l’archivage du son. En effet, en tant que musicologue, je pensais arriver en terrain conquis quand j’ai décidé de faire mon deuxième mémoire sur l’archivage du son. Force est de constater que j’ai découvert plein de choses insoupçonnées que l’on tient trop facilement pour acquises dans mon domaine.

Avant d’aller plus loin, pensons à une définition possible de la musique. On peut la décrire, de façon neutre et abstraite, comme un ordonnancement esthétisé de sons suivant des règles et/ou des éléments culturels, qui l’élèvent au rang d’art. Jusqu’ici, tout va bien. Maintenant, qu’est-ce qu’un son ? Selon l’e-Book de la sonorisation, le son est un phénomène physique, une vibration plus exactement, qui provoque une sensation auditive. Le son implique trois étapes : une source, un milieu transmetteur, et un récepteur. Tout ceci est évident. Si je vous demande « Quels sont les moyens de conserver le son ou la musique ? », vous me répondrez en toute logique « On réalise un enregistrement, ou alors on le note sur une partition », et vous aurez raison ! Mais de là, nous retournons le nez dans la question du langage.

Un langage pour raconter ?

Déjà, notons que la question « la musique est-elle un langage ? » est problématique en musicologie. Certains disent que oui, c’est le cas, car on utilise des codes très précis pour la produire, de véritables « grammaires » musicales. Ils avancent de fait l’existence d’une sémiotique et d’une narratologie du langage musical. Selon Ivanka Stoïanova, ce langage, c’est «non pas des significations au sens linguistique du terme, mais une superposition-enchaînement au niveau des pulsions». La connotation discontinue «met en jeu des dispositifs sémiotiques successifs, étrangers au rapport d’équivalence». D’autres indiquent que l’absence de sens explicite est rédhibitoire. Après tout, un langage est fait pour communiquer, alors comment communiquer s’il n’a pas de sens ? Dans ce cas, ce ne serait pas vraiment un langage…

En définitive, Jean-Jacques Nattiez a très bien résumé la problématique : « La musique est bien pourvue d’une syntaxe qui connote un univers d’émotions et d’affects et parfois, dans des contextes bien spécifiques (opéras, rituels), elle renvoie à des personnages, des idées, des objets, (…) mais cette sémantique-là n’est pas organisée par rapport à la syntaxe musicale comme peut l’être celle du langage, et par conséquent du récit ». Je vous laisse vous faire votre propre opinion sur ce débat. La chose importante à retenir est le fait que la musique est particulièrement difficile à « traduire », puisqu’elle met côte-à-côte des événements relevant à la fois du concret et de l’interprétatif. Et, surprise, cette dualité se ressent aussi du côté technique !

Un langage technique : écrire pour décrire

En effet, pour lire un enregistrement, qu’il soit gravé sur cylindre de cire, une carte perforée, un CD ou dans fichier mp3, on a besoin d’un matériel adapté qui puisse transformer les informations inscrites sur les supports de stockage en sons analogiques ou numériques. Le son enregistré et joué depuis un lecteur, en ce qu’il est séparé de sa source d’origine et potentiellement manipulé, porte d’ailleurs un nom : on parle d’acousmatique. Cette notion amenée par Pierre Schaeffer avec la musique concrète, est principalement utilisée pour défendre un nouvel usage des enregistrements, et vise plutôt à déconnecter de leur « rôle primaire » les sons utilisés dans ses compositions. Elle est cependant symptomatique des nouvelles questions amenées au XXè siècle par les révolutions industrielles et technologiques

Le problème est le même, presque « pire » en un sens, avec les partitions : l’écriture musicale est une transcription approximative des phénomènes sonores. Elle précise, à travers un système de signes, certains paramètres des sons, comme leur hauteur exacte (depuis que les diapasons existent), ou leur durée (depuis que la battue métronomique est fixée). Mais au Moyen-Âge, la hauteur et la durée absolues étaient des valeurs approximatives et considérées comme très secondaires en musique, ce qui explique qu’on ait parfois du mal à lire les notations grégoriennes et neumatiques (qui n’ont rien à voir avec les canoës). En effet, on se fiait alors plutôt aux mouvements mélodiques qui devaient accompagner les textes et les modes employés.

Aujourd’hui, la partition ne peut toujours pas exprimer tous les paramètres d’un son réel, c’est d’ailleurs une des problématiques amenées par l’électroacoustique qui ne peut pas utiliser le langage classique comme moyen de transcription. Effectivement, il est difficile de noter sur une portée les notions d’espaces et de timbres propres à des instruments nouveaux et de nature électroniques. Des modèles de représentation visuelle ont été imaginés, mais il n’est pas possible de les « lire » comme on le ferait avec des partitions traditionnelles, c’est-à-dire en entendant ou produisant le son en voyant l’image. En observant un spectrogramme de l’acousmographe créé par l’INA-GRM, il est difficile de recréer le morceau original : pourtant, ce logiciel a été créé pour permettre la création de partitions fiables qu’il était possible de déposer à la SACEM.

L’heure de la conclusion

S’il faut retenir une chose, c’est le fait que le son ne peut jamais être archivé directement. Pourquoi cette impossibilité ? Si l’on s’en réfère à Bruno Bachimont, cela est du à une fracture entre le support d’enregistrement et le support de restitution : une archive sonore (ou audiovisuelle) est stockée sur un objet spatialisé, alors que sa restitution doit se faire de façon temporelle. Pour mieux comprendre la problématique, imaginez le cas inverse : qu’une image soit retranscrite en sons. Si l’exercice est possible, le résultat, à l’oreille seule, ne donne pas aisément une idée précise de l’image en question :

Précisons également que Bachimont considère comme une troisième forme d’archive de la musique (aux côtés de l’enregistrement et de la partition) la conservation de la lutherie, de son savoir-faire et des instruments qu’elle produit. De ces trois formes d’archivage, il tire les conclusions suivantes :

« (…) ce sont des méthodologies reposant sur la description des contenus plutôt que sur leur conservation. Autrement dit, on ne conserve pas les contenus, mais seulement la manière de les créer ».

Reprenons donc à la base : la musique n’est pas archivable en elle-même et passe forcément par des couches de représentation plus ou moins précises, plus ou moins complexes, et au fond totalement subjectives et dépendantes d’un contexte technique et technologique précis. Maintenant, mettons cela en parallèle avec les problématiques de l’archivage numérique que nous avons énoncées plus haut. On réalise alors que des questions similaires se rejoignent : on comprend ce que l’ordinateur nous lit, mais pas l’information brute qu’il déchiffre. Un peu comme un amateur peut entendre et interpréter le jeu d’un musicien, sans avoir la moindre idée de la partition et des intentions initiales du compositeur ?

Dans tous les cas, nous sommes face à des couches d’informations de plus en plus complexes. Si l’on met cela en parallèle avec nos quatre notions fondamentales vues plus haut (authenticité, fiabilité, intégrité, exploitabilité), on se rend compte qu’il y a des « failles » dans la définition même de l’archivage de la musique. En effet, une archive sonore n’est jamais totalement authentique, sans être jouée à un instant T. Sans accès au son initial, qui n’est jamais véritablement conservé, comment savoir si l’archive est fiable et intègre ? De plus, les langages musicaux ne sont pas des plus évidents à exploiter, pour les raisons citées plus haut. En conclusion provisoire : on est pas sortis de l’auberge, et encore je ne vous ai pas parlé des musiques interactives, mixtes et aléatoires. Mais ce sera pour une prochaine fois ! Maintenant que nous sommes instruits sur la musique et l’archivage, il nous reste à mettre tout cela en rapport avec les jeux vidéo, et surtout mon vrai sujet : la musique de jeu.

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